ACCUEIL  <  OBJETS MENAGERS  <  COMPLEMENTS  <  
Retour aux activités pédagogiques (1999-2000)

Manger en France
au 19ème siècle


  
Au milieu du XVIIIe siècle, les historiens constatent la disparition des disettes en France. La dernière grande famine avait eu lieu en 1740. La production en matières nutritives a déjà lentement augmenté au cours du 18ème siècle, mais elle se transforme en un véritable boom au cours du 19ème siècle.
De la faim à l'abondance  

1. Croissance et malnutrition  
2. Les décalages de l'économie de subsistance  
3. Les fondements de l'abondance

Le développement des aliments    

La gastronomie  

1. Manger et savoir manger   
2. Les restaurants  
3. Les règles du jeu culinaire  
4. L'avènement des ventres plats 
  

  
De la faim à l'abondance  Saut au début de cette page
De fait, nous pouvons constater que la population française n'a jamais été aussi mal nourrie qu'entre 1750 et 1850. Mais il faut que je m'explique.
  
1. croissance et malnutrition
Remarquons bien qu'il ne s'agissait pas, bien entendu, d'une famine permanente. Nous constatons une croissance démographique, de 21,5 millions en 1750-60 à 38 millions en 1855-64. Nous constatons une abondance de nourriture, car certaines plantes alimentaires de l'Amérique s'étaient répandues en Europe : La pomme de terre, surtout dans le nord, et le mais, surtout dans les pays méditerranéens. Les Etats et les seigneurs se sont d'abord montrés hostiles à cette nouvelle culture dans la mesure où elle permettait aux paysans d'éviter la dîme et diverses autres redevances. Puis, ils ont compris qu'ils pouvaient en profiter, et les positions se sont dans une certaine mesure inversées. On observe alors, au cours du XVIIIe et aussi dans la première moitié du XIXe siècle, une forte croissance des récoltes en pommes de terre. Leur production se multiplie entre 1810 à 1860 par 450%, celle des céréales ent tout par 146% seulement. Et puis, à partir de 1860 pour le reste de l'époque, la production en pommes de terre reste au niveau de deux tiers de celle des céréales. C'est pour cette raison que le niveau calorique moyen augmente dans la première moitié du XIXe siècle, de 1.700 calories avant la révolution à 2.000 vers 1830-40.
Mais, et nous revenons à la mauvaise nourriture, ces plantes ne contiennent pas certains éléments indispensables, des vitamines et certains minéraux. Surtout, la monoalimentation avec du mais a causé, en Italie tout au long du XIXe siècle, plusieurs épidémies d'une maladie de carence : la pellagra. Retenons bien que la nourriture quotidienne d'une certaine couche inférieure de la paysannerie ne se composait que d'un seul aliment. La discussion a propos des remèdes de cette nouvelle maladie montre , d'ailleurs, la négligeance des couches supérieurs vis-à-vis de la nourriture du peuple. Car jusqu'à la fin du XIXe siècle, des savants ignoraient la monoalimentation comme premiere cause de la maladie. La pomme de terre, heureusement, contient assez de vitamines pour éviter des épidémies. Néanmoins, les paysans ne l'ont pas vécue comme un progrès, la pomme de terre étant un signe de pauvreté.
Comme une preuve d'une malnutrition sensible, on observe que la taille moyenne des hommes partout en Europe a diminué au cours du XVIIIe siècle et n'a augmenté que vers la fin du XIXe -- un signe même de l'adaption des hommes à la carence.
Il faut alors constater que la croissance de la population française avant 1850 n'a pas été causée par une amélioration de la nourriture, mais accompagnée par une carence permanente. Cette croissance dela population n'a pas entrainé une disette, parce qu'elle était soutenue par des aliments abondants mais d'une basse valeur nutritive et aussi par l'adaption de la population à cette sous-alimentation.
2. Les décalages de l'économie de subsistance  Saut au début de cette page
De fait, une disette s'est assez souvent limitée à une seule région, pendant qu'une autre a vécu en abondance. Mais deux obstacles s'opposaient à une distribution fluide du produit agricole : les octrois et les difficultés de transport.
Le seul transport qui avait lieu était destiné aux villes. Là, un marché se développe, où sont vendues les récoltes céréalieres et les viandes, donnant aux paysans des ressources qui entraînent un meilleur niveau de vie. La demande sur ce marché est soutenue par le développement industriel dans les villes croissantes. Mais ces améliorations se font au détriment de ceux paysans qui sont coupés du marché, soit parce qu'ils sont trop éloignés d'une ville, soit parce que leur sol ne produit pas un surplus. Ainsi, une partie de la population paysanne est contrainte à la pauvreté, qui devient d'ailleurs plus profonde avec l'introduction du mais et de la pomme de terre, car ces denrées sont rarement vendues sur les marchés.
En effet, les citadins sont presque toujours mieux nourris que les paysans. Ceci est du à la présence d'un marché, où même l'ouvrier le plus pauvre reçoit un salaire et peut choisir entre plusieurs aliments, en évitant ainsi une monoalimentation.
Prenons comme exemple l'accès à la viande, que les citadins mangent, d'habitude, le dimanche. Au contraire, à la campagne, la plupart des paysans ne dispose pas d'un revenu et ne fréquente pas le marché. Chacun a du petit bétail, il est vrai, mais ces animaux ne suffisent pas pour une nourriture regulière en viande.
Retenons donc que le marché alimentaire des villes aide à éviter une monoalimentation, mais qu'un marché interrégional qui pourrait compenser des disettes ne commence à se développer qu'au début du siècle. Le marché d'aliments français se limite autour des villes, pour la plus grande partie, et l'agriculture de la France reste, dans les premières décennies de notre siècle une économie de subsistance.
3. Les fondements de l'abondance  Saut au début de cette page
Comment cette situation s'est-elle améliorée ? On peut, en général, identifier deux remèdes : ce sont l'amélioration des moyens de production et le développement d'un marché alimentaire global au cours du XIXe siècle, que je vais exposer en première partie.
Les lois du marché, qui s'appliquaient seulement aux villes, commencent alors à dominer l'état, voire le monde entier. Ceci est achevé par de nouvelles techniques de conservation et de transport et par une nouvelle règlementation du commerce. Nous allons les énumérer dans l'ordre chronologique, d'abord l'evolution de la reglementation, ensuite l'essor du transport et après la technique de la conservation.
  
a. Règlementation
D'abord la règlementation du commerce. Ce développement d'un libre échange d'aliments est longtemps borné, en France, par de multiples octrois entre les provinces, et il est au début de notre époque, en 1812, que sont combinées de manière efficace la taxation des prix et l'organisation publique des échanges entre les provinces, qui se sont désormais multipliés.
A la même époque, les méthodes de production s'améliorent, les paysans se débarassent des règlementations corporatives et développent leur esprit d'entreprise. Nous voyons une croissance de la productivité, qui s'exprime dans le produit final par personne vivant de l'agriculture. Elle avance continuellement de 183 francs en 1803 à 509 francs en 1865, puis, elle s'arrête avec la crise économique et recommence, à partir de 1890, à gravir jusqu'à 774 francs à la veille de la Première Guerre Mondiale.
  
b. Les transports
Ensuite, le transport. Le développement du marché alimentaire coincide avec l'essor dans les autres commerces. Certains aliments qui se prêtent au transport sur les routes fluviales profitent de la batellerie qui augmente sensiblement pendant la Monarchie du Juillet. Au même temps, le bateau à vapeur augmente les importations d'une multitude d'aliments des colonies. Les importations de café sautent de 25 millions de francs en 1850 à 149 millions en 1910, une multiplication par 6.
Et c'est en 1850 et 1869 qu'un reseau ferroviaire s'établit et que la proportion du transport par chemin de fer s'accroît de 10 % à 53 %. Le transport d'aliments frais, par exemple des fruits de Midi, ou des poissons se réalise à grande échelle.
  
c. Technologie agricole et conservation alimentaire
Aussi au même rythme que les autres industries, la technique alimentaire avance au cours du siècle. Je liste ici les moulins plus efficaces, l'élevage scientifique produisant des animaux plus prolifiques et plus sains, l'industrie de la betterave à sucre qui rend le prix de sucre beaucoup plus accessible, ou la production de la margarine à un prix beaucoup plus bas que celui du beurre. Il y a des améliorations trop nombreuses pour les évoquer toutes.
La conservation des aliments, fait étrange, et inventé très tôt, mais appliquée assez tard. Au début du XIXe siècle, un pâtissier parisien, Nicolas Appert, a réussi à mettre au point un système de conservation par chaleur, en utilisant des boîtes de fer-blanc stérilisées dans de l'eau bouillante. L'armée napoléonienne s'y interessait, et il a ouvert une conserverie en 1804.
Ceci était la première industrie de conservation moderne. Des autres suivent, comme la technologie de conservation du lait par condensation depuis 1827, le premier bateau équipé d'installations frigorifiques en 1876.
Mais il faut remarquer que ces techniques ne concernaient la majorité que vers la fin de notre époque. Et surtout en France, la géographie agricole permettait d'approvisionner les régions industrialisées sans l'emploi de ces techniques, alors qu'une véritable industrie de la conserve française ne se développe qu'à partir de 1900.
  
Le développement des aliments  Saut au début de cette page
Le repas typique de l'époque est difficile à estimer. La diversité des aliments de jadis est peu connue. Les travaux sur l'alimentation de base s'appuyent sur des rencensements commerciaux, mais la production des aliments des jardins se trouvait hors du commerce. Alors, on ne peut pas saisir les chiffres de fruits ou de légumes, y compris le petit bétail. 
Au contraire d'aujourd'hui, le lait et le fromage ne figuraient pas dans le commerce, parce qu'il n'existait aucun moyen de conservation. D'ailleurs, il n'y a pas assez de sources sur les repas quoitidiens, surtout sur ceux des couches moins aisées.
Mais nous sommes cependant sûr que même à la fin du XIXe siècle, l'alimentation de la majorité populaire se composait à 75 % de grains, et la consommation par tête augmente jusqu'aux années 1885-94. Au détriment d'autres types de céréales, comme le seigle et le sarrasin, le froment domine la croissance. Dans les années 1830 il représente la moitié, à la fin de l'époque, les 90 % de la production en céréales.
  
La consommation de la viande a crû de 19 kg par personne et par an avant la révolution à 26 kg en 1845-1855, mais cette croissance relativement faible de 36% est dépassée par celle que l'on observe entre 1850 et 1900, où la consommation atteint 44 kg, c'est à dire 69%, la double croissance. La ration française de poisson a augmenté à partir du millieu du siècle, multipliant le niveau ancien de 2,5 kg à 6 kg à la fin de l'époque. Le poisson est un tres bon exemple de la croissance déclenchée par les transports rapides en chemin de fer.
  
La consommation en matières grasses et en huiles s'est accrûe considérablement. La consommation de beurre double entre le début et la fin du siècle. Mais ce sont les huiles végétales dont la consommation se multiplie à partir de 1845, surtout grâce aux importations de graisses d'outre-mer, les huiles de palme, de coco, d'arachide et de coton. Ces graisses connaissent un grand succès public avec l'invention de la margarine.
  
La production des oeufs semble avoir restée stable tout au long du siècle, selon les statistiques, mais surtout ici, nous voyons facilement le défaut de ces chiffres, car il semble difficile de compter la production domestique omniprésente, aussi bien en ville qu'à la campagne.
  
Le vin, par contre, voit une croissance précoce par rapport aux autres aliments. Sa consommation a preque doublé entre la fin du XVIIIe siècle et 1870, mais reste jusqu'à la Guerre et au-delà au niveau d'un demi-litre par jour. La bierre connaît un essor particulier, pendant le siècle, parce qu'elle était presque inconnue avant la Révolution et son débit augmente de 3 litres à 35 litres, et double encore une fois au XXe siècle. De même, les autres boissons alcoolisées augmentent, la production en liqueurs décuple. Il est ici important de remarquer que l'alcool peut constituer une source calorifique non négligeable, surtout les eaux-de-vie, et au même temps une méthode de conservation. Il était donc de coutume pour les travailleurs de force d'en consommer beaucoup et souvent, malgré les effets toxiques.
 
La gastronomie  Saut au début de cette page
1. Manger et savoir manger
La disparition des disettes a pour conséquence que manger de grandes quantités ne signifie plus grand chose en matière du statut social. Par contre le raffinement de la nourriture gagne en importance. Ce développement aura lieu, en France, à l'époque de la Révolution et du Premier Empire.
Un facteur de prestige est la consommation d'aliments rares, ce qui était déjà le cas sous l'Ancien Régime. Par exemple, les huîtres. Le transport difficile de ces lourds coquillages vers l'intérieur du pays les rendait extrémement chèrs. Malgré cela, ou plutôt pour cette raison, la cour à Versailles en consommait en nombre incroyable, on ne les comptait pas par douzaines, mais par cinquantaines; pour un souper aux huîtres, il en fallait plusieurs centaines. Les huîtres constituent ainsi un aliment ; et le luxe se montrait, dans ce cas, par la consommation abondante de ces chèrs produits.
 

Mais avec le succes commercial de la bourgeoisie, de tels excès sont accessibles à de plus en plus de monde, par conséquent, de nouvelles distinctions se dressent.
Au fait de pouvoir manger en quantité s'ajoute le fait de savoir manger avec qualité. Par conséquent, manger devient un art.
D'ailleurs, cette art de la cuisine est un instrument parfait pour le prestige social : Chacun mange, et chacun s'intéresse au goût d'un met, alors que les arts graphiques et musicaux et le théâtre ne sont pas prisées par tout le monde.
Même un mangeur comme Napoléon se servait de la table pour augmenter son prestige culturel. En général, il restait à table seulement dix à quinze minutes. Il avalait ses repas farouchement, soit, en les mâchant à peine. Mais il était tout de même capable de faire preuve de savoir vivre. Une fois devenu empereur, aux grands festins impériaux, il pouvait même rester assis pour une demi-heure.
Et quel prestige encore plus grand pour les mangeurs qui étaient vraiment soucieux de la bonne chère, du bon repas. Ceux-ci étaient à la fois savants de la table, critiques des délices et même mécènes des cuisiniers. Entre les gourmets les plus riches de la capitale commençait alors au début du XIXe siècle une forte compétition autour des grands maîtres de cuisine.

2. Les restaurants, l'art culinaire en entrée libre  Saut au début de cette page
Comment ce nouvel art est-il devenu à la mode ? C'est le mérite des restaurants, dont les premiers se trouvent à Paris vers les années 1770. Avant cette date, on ne connaissait que les cuisines des auberges en qualité peu râgoutante. Les restaurants se sont multipliès avec la chute de l'Ancien Régime, parce que les cuisiniers des aristocrates se retrouvaient licenciés et se mettaient à gagner leur vie en offrant leurs gourmandises à tout ceux qui pouvaient les régler.
Les bons répas se généralisent dans la vie quotidienne. Depuis cette époque, le bien-manger devient courant, alors qu'avant les répas raffinés étaient l'apanage des festins extraordinaires ou de la table des plus nobles.
3. Les règles du jeu culinaire  Saut au début de cette page
En 1814, un écrivain constate: "La gastronomie est un art qui a maintenant ses règles, sa poétique et ses professeurs." Cette codification est arrivé après la révolution et elle est peut-être liée à la concurrence entre les bons cuisiniers.
On a institué des règles pour l'ordre exact des services, le placement des couverts et des verres, le comportement des garçons, etc. Au début du siècle, on sert tous les plats en même temps. Ainsi chacun peut se servir comme il l'entend. Plus tard, après les années 50, le service dit "à la Russe" devient plus courant. Les mets sont désormais apportés à la suite.
On s'est interrogé sur la signification de ce changement. Tous les invités mangent la même chose. S'agit-il d'un essai d'uniformisation bourgeoise , du jacobinisme à la table ? Quoi qu'il en soit, avec le service à la Russe, les mets arrivaient sur place encore chauds, alors qu'avec l'autre système, on mangeait toujours tiède.
4. L'avènement des ventres plats  Saut au début de cette page
Et notons enfin que l'on constate, avec la fin des ventres creux pour tous, l'avènement des ventres plats, de la minceur, comme signe distinctif d'aisance. Au cours du siècle, de plus en plus de gens ont acquis une alimentation abondante, ce qui entraîne une augmentation des silhouettes un peu gonflées, surtout celles des bourgeois, ce que l'on voit dans les caricatures de l'époque. Mais en même temps, il naît aussi une couche qui fait attention à son physique mince, évitant les excès de la gourmandise.
Conclusion
Au niveau de l'alimentation, le XIXe siècle se décompose en deux époques qui conincident à peu près avec les deux moitiés du siècle. La première se débarasse encore de l'économie de subsistance. La deuxième voit l'essor du commerce alimentaire. On peut regarder cette époque et le XXe siècle comme un tout, quand on regarde les taux de croissance des transports et des récoltes. Mais il y a une différence, ce sont les grandes différences sociales qui ont diminué à notre époque. La nourriture d'aujourd'hui s'est formée au XIXe siècle, mais se généralise bien après.
Année universitaire 1996/97, bei Prof. Françoise Mayeur, Mme Cadier & M. Mension-Rigau
Module de Licence: Société, éducation et culture en France au XIXe siècle (1815-1900)
Page extraite du site : http://stud-www.uni-marburg.de/~Naumannk/texte/zgmoau96_01.html
  

Saut au début de cette page