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Le boeuf passe du
joug à la marmite Jusqu'au XIXe siècle, le boeuf sert surtout à fournir travail et fumier. Même la vache est mise à contribution. Puis on découvre peu à peu les vertus alimentaires de leur viande. Encore que celle-ci soit surtout consommée en bouillon. Par Gabrielle Cadier-Rey Spécialiste de l'histoire contemporaine, maître de conférences à Paris IV-Sorbonne, Gabrielle Cadier-Rey a consacré sa thèse à l'histoire économique du Second Empire. Elle a publié Les Français de 1900 (Tallandier, 2000). |
En 1766, un voyageur anglais, Tobias Smollett,
écrit : "Le boeuf français n'est ni gras ni consistant,
mais très bon pour la soupe
qui est le seul usage que les Français en fassent."
Le constat
reste pertinent un siècle plus tard. Quand on s'intéresse à l'élevage des bovins
à la fin du XVIIIe siècle et encore largement
au XIXe siècle, on comprend cette réflexion. Les bovins ne servent
guère qu'à fournir travail et fumier. Les boeufs tirent la charrue
et les carrioles. La vache aussi est mise sous le joug. Sa
production de lait est faible.
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En fournissant des plantes
fourragères et des prairies
artificielles, la révolution agricole va permettre une agriculture
où le bétail n'est plus un sous-produit. On va ajouter, à la fin du
siècle, des aliments azotés d'origine industrielle : tourteaux de
colza et graines de lin, car on a déjà remarqué qu'ainsi
l'engraissement est plus rapide. Celui des veaux ne se fait qu'avec
du lait. Un bétail mieux nourri, des races sélectionnées pour la viande, la création de circuits commerciaux, l'Angleterre connaît cela depuis le milieu du XVIIIe siècle. La France le découvre peu à peu. Quelques régions se spécialisent : Nivernais, Charolais, Aubrac pour la viande, Normandie et Charentes pour le lait. Le poids des bêtes augmente. Le réseau de chemin de fer permet l'approvisionnement des villes. Mais jusqu'au XXe siècle, la polyculture traditionnelle recule difficilement et, avec les progrès de la consommation, il faut, à la fin du XIXe siècle, importer cinq fois plus de bovins que dans les années 1831-1841. Comme pour le blé, l'agriculture française ne suffit pas.
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Que ce soit une vieille vache de remise ou un boeuf
épuisé par
quinze années de trait, on a là une viande coriace qui n'est bonne
que pour le pot à soupe. Mais on s'explique moins que le boeuf bouilli soit un mets si recherché que l'on offre ce plat à Monsieur de Norpois, dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, de Marcel Proust, ou que René Lalique (1860-1945) prenne la peine d'en écrire une recette de sa main. D'autant que ne sont utilisés là que les meilleurs morceaux. Est-ce par habitude de goût ou parce que le boeuf est ainsi considéré comme plus digeste ? Est-ce parce qu'en l'absence de procédés de conservation par le froid, on est ainsi rassuré sur la valeur sanitaire de la viande en la faisant bouillir longtemps ? Dans le bouilli, il faut distinguer le bouillon et la viande. Les deux peuvent être bons. Si c'est le bouillon qui est recherché, on met le morceau de viande dans beaucoup d'eau froide et on le fait bouillir longtemps pour que tous les sucs de la viande y passent. Comme le dit Brillat-Savarin, "le bouilli est de la chair moins son jus". Cette viande sans saveur est servie aux domestiques. En revanche, pour Lalique, mettre un minimum d'eau et laisser mijoter lentement conservent à la viande son moelleux et sa saveur. Dans Le Mangeur au XIXe
siècle, Jean-Paul Aron cite de
nombreux plats de boeuf parmi les menus de carême : côte de boeuf
aux racines glacées, pièce de boeuf à la flamande, filet de boeuf
à
la napolitaine, mais pas le "rosbif d'aloyau à l'anglaise"
: ne
s'agit-il pas là encore de boeuf bouilli ?
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Manger de la viande est
l'élément discriminant des niveaux de vie, que ce soit pour la
quantité ou pour la qualité. Seules les
classes sociales élevées mangent de la bonne viande. Une statistique officielle indique qu'entre 1840 et 1882, la consommation française de viande a doublé, mais cela reste un phénomène urbain. En 1882, la consommation annuelle d'un Parisien est de 79 kg, celle d'un citadin de province se limite à 60 kg. Dans les campagnes, on dépasse rarement les 22 kg, plus d'ailleurs dans le Nord que dans le Midi, et en Bretagne 10 kg, de porc salé ou de lard, mis une fois par semaine dans la soupe. Boeuf, veau, mouton sont urbains, le boeuf en représentant la moitié. Quant aux volailles, ce ne sont que mets de riches. Leur vente au marché est une des ressources majeures de la fermière qui lui permettra d'acheter chandelles, huile, sucre, éventuellement café et pâtes. Cette lente augmentation de la consommation de viande et de boeuf en particulier (entre 1790 et 1900, les produits animaux passent de 15 à 20 % dans la ration alimentaire française) a des conséquences sur la taille des populations. Mieux nourries, elles grandissent et, en ville, à la fin du siècle, l'écart entre les habitants des quartiers riches et pauvres a tendance à se réduire. En ville cependant, la consommation reste très inégale. Certains dépensent en un dîner au restaurant ce que gagne une famille en un mois. Mais les enquêtes de Levasseur, en 1857 dans le quartier des Batignolles, montrent que le tiers des ouvriers déclare ne jamais manger de viande et, à la Belle Epoque, on appelle "côtelette de l'ouvrière" la part de Brie qui accompagne son pain. Finalement, pour les classes laborieuses urbaines, le progrès sera d'aller s'acheter une part de bouilli avec des légumes ou de le consommer dans un Bouillon (le premier ouvre en 1867, rue de la Monnaie). C'est le repas complet le moins cher. Entre les barrières du Maine et de Montparnasse, dans ce quartier encore ouvrier, La Californie sert près de 10 000 portions par jour. C'est un libre-service où au comptoir de la cuisine chacun va quérir son bout de boeuf et ses légumes. Le bouilli français correspond à l'essor du hamburger américain à la même époque : un "morceau" à consommer rapidement, ici dans un bol, là-bas entre deux tranches de pain. Dans les deux cas, il s'agit de viande de qualité inférieure, bouillie ou hachée avec des oignons. Mais aux Etats-Unis, elle est grillée, ce qui annonce une autre époque.
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Quant au problème de la
conservation, il a toujours préoccupé étant donné la rapidité
d'altération de la viande fraîche. Le fumé
et le salé sont connus depuis longtemps. Plusieurs solutions
nouvelles sont trouvées au cours du XIXe siècle.
Les travaux de Nicolas Appert (1749-1841) portent davantage sur la conservation des légumes que sur celle de la viande. Mais comme inventeur de la boîte de conserve, il reçoit, en 1822, le titre de Bienfaiteur de l'humanité. Ses procédés améliorés par Winslow à Chicago, ville connue pour ses abattoirs, permettent la fabrication des boîtes de corned-beef qui servent pendant la guerre de Sécession avant d'être consommées dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. En
Argentine, paissent d'énormes troupeaux de bovins qu'on tue
seulement pour le suif et le cuir. Les carcasses sont abandonnées
sur place. Quel gâchis ! pense le chimiste allemand Justus von
Liebig (1803-1873). En faisant bouillir longuement cette viande sous
certaines conditions de pression, il en tire des sucs concentrés.
Ainsi naît le bouillon-cube. Trente ans plus tard, ce sont des bateaux frigorifiques qui transportent vers l'Europe les viandes de boeuf que la croissance de sa démographie et de son niveau de vie exige. Les premiers réfrigérateurs n'entreront dans les foyers aisés qu'au cours des années 1930. |
Page extraite du site : http://www.historia.presse.fr/data/mag/652/65205801.html |