Introduction  |
Dès le Néolithique, l'homme mangea des
céréales crues ou grillées que l'on ne tarda pas à écraser pour en
faire la farine qui servira à la confection de bouillies. Dans
bien des cas, la bouillie était l'élément de base (sinon le seul) de
l'alimentation de nombre de peuples et complétait providentiellement
l'alimentation carnée lorsque celle-ci faisait défaut.
Le Moyen
Age donna le nom de potage à tous les aliments qui étaient cuits à
l'eau dans un pot. Ces potages furent ensuite épaissis avec des
soupes (tranches de pain que l'on trempait dedans) puis enrichis de
légumes et parfois de viandes ou de poissons.
Ce long préambule
pour en arriver au fait que la cuillère était devenu un instrument
indispensable (et souvent personnel) soit pour distribuer et
consommer cette nourriture liquide soit pour la remuer dans les
récipients lors de sa cuisson. La cuillère est certainement avec le couteau, un des
plus anciens ustensiles que nous avons coutume d'appeler aujourd'hui
sous le nom de couverts. Rappelons, que pour sa part, la fourchette
s'implanta surtout à partir du 16ème mais encore au 17ème siècle,
elle était essentiellement un objet de luxe.
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Les couverts  |
Si actuellement "mettre le couvert" est
devenu synonyme de "dresser la table", cette expression remonte
cependant au 15ème s. A cette époque, quand on recevait des hôtes à
dîner, les plats et les mets, disposés sur la table ou sur le
dressoir, étaient recouverts d'une grande serviette blanche. On
voulait ainsi montrer aux invités que toutes les précautions avaient
été prises pour éviter tout risque d'empoisonnement. Le couvert
désignait aussi l'emplacement du convive à table et, par la suite,
le repas lui-même; d'où l'expression "avoir son couvert mis chez
quelqu'un".
Ensuite, il désigna tout ce qui recouvre la table, pour
être limité au 18ème au trio
couteau-fourchette-cuillère.
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Définitions de la
cuillère  |
Origine étymologique :
le mot cuiller vient du latin*
cochlearium qui signifie escargot car à l'origine, la cuillère
(dont l'extrémité était pointue) servait à dénicher les
escargots dans leur coquille (ou à manger des
huîtres). *(Les Romains qui ignoraient la soupe,
utilisaient la cuillère pour déguster des oeufs, d'où la
référence à la coquille de l'oeuf. Parmi d'autres
utilisations, la cuillère servait à délayer les onguents en
Egypte).
Définition :
cuiller ou cuillère est un
ustensile de table, composé d'un manche (ou tige) et d'une
partie creuse (cuilleron) destiné à puiser les aliments
liquides ou peu consistants.
Les principaux types de
cuillères actuelles sont les suivants: |
1. à bouche
(ou à soupe) |
5. à oeuf |
2. à
dessert |
6. à
moutarde |
3. à café |
7. à sucre |
4. à sel |
8. à sauce |
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 Cuillère
afghane |
 Cuillère
Eskimos |
Notons que dans le langage courant, la
dénomination des cuillères est donnée selon la taille : cuillère à
soupe ou à bouche (la plus grande, dont la contenance est de 15
centim. cubes d'eau), cuillère à dessert ou à entremets (10 centim.
cubes), cuillère à café (5 centim. cubes).
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Historique  |
Comme la fabrication artisanale de la
cuillère a duré jusqu'à une époque fort tardive (de même que pour
les deux autres couverts), on ne pourra, en matière de datation, se
baser que sur les grandes tendances et la mode de l'époque.
Malheureusement, comme beaucoup de cuillères étaient fabriquées en
bois, il est assez exceptionnel d'en trouver en cours de fouilles si
ce n'est dans des circonstances tout à fait particulières (grottes,
marécages, puits, tourbières....) Facile à réaliser dans des
matériaux comme le bois, la corne ou l'ivoire, elle faisait souvent
partie de l'équipement personnel que l'on emportait partout.
Nous nous bornerons à ébaucher un bref survol de la forme
générale de la cuillère sans entrer dans le détail de la décoration,
de son utilisation ou de sa symbolique. |
a)
Préhistoire  S'il
paraît évident qu'à l'aube de l'humanité nos ancêtres ont mangé avec
leurs doigts, la nécessité de s'abreuver a dû tôt ou tard les
obliger à utiliser la main disposée en forme de concavité plutôt que
de boire directement à la bouche (ce qui ne devait pas toujours être
chose aisée). De là à penser que la cuillère soit une imitation en
réduction du bras et de la main, il n'y a qu'un pas .....! Si les
premiers hommes habitant le bord de la mer devaient trouver pratique
d'utiliser les coquillages en guise de cuillère, les autres ont dû
se rabattre sur des coquilles d'animaux ou de fruits avant de penser
à manufacturer des objets dans le bois, la corne, l'os ou la
terre. La sédentarisation de l'homme et notamment la culture
céréalière lui ont permis de diversifier son alimentation et, chemin
faisant, la découverte des soupes a développé le besoin d'utiliser
des instruments pour distribuer cette nouriture liquide et la porter
à la bouche.
Certaines cuillères
en bois nous révèlent des détails intéressants, telles celles
trouvées dans le site néolithique de Charavines où l'on
remarque une usure, par frottement, sur les bords gauches. Les
utilisateurs étaient donc droitiers et la courbure de certains
manches permettrait d'évaluer la hauteur et éventuellement la
forme du fond du récipient pour lequel elles étaient
utilisées. Les schémas ci-contre nous montrent les
différentes adaptations de la forme du cuilleron et du manche
en fonction de l'inclinaison du fond et de la hauteur du
récipient. |
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b) L'âge des métaux Jusqu'à présent, les découvertes de
cuillères en métal sont peu nombreuses; on a surtout mis au jour des
cuillères en terre cuite et en bois (voire une cuillère celtique
d'une longueur de 17 cm. au cabinet des Médailles à
Paris).
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c) Epoque
romaine A cette
époque, les cuillères présentent la particularité d'avoir le
cuilleron situé au-dessous du manche (d'où la dénomination anglaise
de "keel and disk"). Après l'époque romaine, il n'y avait en
Europe presqu'exclusivement que des cuillères en bois (spoon en
anglais = copeau, lamelle). C'est surtout au cours du Moyen Age
qu'apparaissent en quantité importante les cuillères en
métal. |
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d)
13-14ème
siècles  Souvent
court, le manche (7 à 8 cm) était de section ronde ou hexagonale et
se terminait de manière très effilée à l'extrémité, pour évoluer
ensuite vers une forme en bouton plus ou moins orné. Le manche était
souvent plus gros à hauteur du cuilleron. |
e) 14ème
siècle
Vers 1300, les pièces les plus anciennes
étaient découpées dans des plaques de cuivre et martelées. Le
cuilleron était rond; la branche était mince et plate avec un petit
bouton en forme de pinacle. L'instrument de table était
tellement rare que souvent les invités se munissaient de leur "étui
de table" contenant les couverts. |
f) 14-15ème
siècles
 Cuillère
allemande,
15e s. |
Les aliments plus
liquides étaient versés dans une écuelle généralement partagée
par deux convives. On se servait de couteaux et de cuillères
même si les inventaires de la vaisselle des rois de France et
des ducs de Bourgogne (au 14 et 15ème s.) font état de
fourchettes (il est précisé que ces dernières servent à manger
des mûres!).
Jusqu'au 15ème s., on mangera avec les doigts car
les couverts fabriqués en série n'existaient pas et leur prix
n'était pas abordable pour le commun des mortels. Les couverts
étaient souvent individuels et on les emportaient avec soi
lors de ses déplacements. Ce n'est qu'au 16ème s. que les
couverts seront fabriqués à la douzaine. La grande mode des
ménagères comprenant jusqu'à 150 pièces ne verra le jour qu'en
1850. Du 14ème au 15ème s., la tige en coupe de losange et
cuilleron en forme de figue seraient d'origine française. Les
cuillères des "Apôtres" remontent au 15ème, elles étaient
offertes par le parrain à son filleul. La tige courte et le
cuilleron profond seraient flamands alors que les cuillères de
poing du 15ème s., à branche courte partiellement triangulaire
couronnée d'un couple d'amoureux ou de la Madone, seraient
allemandes. |
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g)
16ème
siècle  Dès le
16ème s., le manche des cuillères s'allonge, tandis que la partie
creuse devient plus ovale et moins profonde. L'extrémité du manche
est souvent décorée. A partir du 16ème s., on trouve aux
Pays-Bas et en Allemagne beaucoup de cuillères importées
d'Angleterre. On note également l'apparition des "outils de tables"
qui font office de cuillère et de fourchette. |
h) 17ème
siècle
A partir du 17ème
s., les écuelles disparaissent et l'on assiste à l'apparition
des assiettes qui remplacent les tranchoirs. C'est le
siècle de l'innovation car il inventera le manche avec spatule
terminale. La section du manche n'est plus hexagonale ou
cylindrique et il s'applatit vers le tiers supérieur en
perdant toute cambrure. Le cuilleron s'ovalise de plus en
plus. La cuillère est faite à la main et est composée de
deux pièces soudées.
a soudure à la base du cuilleron est
souvent dissimulée par un fin ornement allongé appelé "queue
de rat". Le manche semble se continuer sur le dos du cuilleron
par une languette triangulaire. A la Renaissance et pendant la période baroque, les
cuillères sont décorées de têtes d'hommes, animaux, créatures
mythologiques et blasons.
A la cour de Louis XIV, on
mangeait encore souvent avec ses doigts et chaque convive
puisait dans le plat avec sa cuillère pour prendre du
potage. L'homme modeste se sert d'une
cuillère en étain ou de bois. En Hollande, elles sont à tige
droite et cuilleron rond. ......................................... |
 .Cuillère à
queue de rat",
étain, 17e s.
France. |
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i) 18ème
siècle
Après 1700,
la tige est plate et se termine en "pied de biche". Apparition
des cuillers d'apôtres et de celles de naissance. La consommation
du thé, du café et du chocolat donne lieu à la création de nouveaux
types de cuillères. |
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j)
19ème siècle  |
<< Cuiller
Napoléon III, nacre |
On voit apparaître
d'autres accessoires : cuillères à liqueur, à légumes, à
pommes-de-terre, pudding, olives, ragoût, à saupoudrer le
sucre...
Le début de la production de masse donne lieu à des
ustensiles moins élitaires. |
Ci-contre,
de haut en bas : |
cuillère
à servir, |
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cuillère
à compote, |
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cuillère
à ragoût, |
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cuillère
à sauce, |
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Catalogue
Boulanger, 1905 |
Lorsque les cuillères sont en fer, elles sont toujours
réalisées d'une pièce : c'est-à-dire que le cuilleron fait corps
avec le manche. Elles peuvent être forgées dans le même lopin de fer
ou réunies par une soudure à chaud. Quand le manche est rivé, il
s'agit souvent de pièces médiocres ou de réparations.
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Le matériau de base est le maillechort
(alliage de cuivre, nickel et zinc) qui est utilisé sous forme de
tôle. Elle est d'abord emboutie par pression (jusqu'à 600 tonnes),
puis découpée selon la forme désirée. On obtient ainsi un rectangle
de métal plat, sans relief que l'on fait passer dans une presse
mécanique (pression de 100 à 400 tonnes) où il est pris en sandwich
entre une matrice en acier. Il sera ensuite rogné, détouré, meulé,
poliargenté. Dans une niche, sur un nid de charbon, un artisan
soude (800°) les grands cuillerons à leurs manches. Pour
l'argenture, on fait appel à l'électrolyse : les couverts sont
plongés dans un bain de cyanure et d'argent qui va fixer, sur le
maillechort, l'argent déposé dans les paniers. La couche d'argent
est généralement de 30 microns. |
 Cuillère à olives, fer forgé,
début 19e s. Coll. BMG |
 Cuillère à gras et maigre, métal argenté, fin
19e s. Coll. BMG |
 Cuillères à absinthe, métal nickelé,
19e s.
Coll. BMG |
 Fourchette-cuillère de réception, métal
inaltérable 18/10, Debergh, 1999. Coll.
BMG |
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Bibliographie  |
Lieven Daenens - "Couverts du Gothique
à l'Art nouveau, 30/05/1991- 18/08/1991", (catalogue) Galerie KB,
Grand-Place 19, Bruxelles, 54 pp.
"Couverts de l'art Gothique
à l'art nouveau", (catalogue) Collection Jacques Hollander, Musée
d'Art et d'Histoire, Palais Masséna, Nice, 184 pp.
Katalog
Noze, Izice, vidlicky vydalo, Umeleckoprumyslove muzeum, Vera
Vokacova, Praze, 1981, 220pp.
Alte Bestecke, Gertrud Benker,
Verlag Georg D.W.Callwey, München 1978, 184 pp.
Yolande De
Meyre - "Cuillers et cuillères" in Le Soir Illustré n°3141,
5-11-1992
Gabrielle Borile in Le Soir Illustré
n°2919, 2-6-1988, 98-99
"Des couverts à l'origine" in Le
Soir Illustré n°3168, 10-3-1993, p.84
Norbert Elias -
"Autres Temps...Autres moeurs, La table et le couvert", TDC 438, pp
8-9-10
Julia de Fontenelle et Malepeyre -
Encyclopédie-Roret/Bijoutier-orfèvre T. II, Paris 1978, Ed. Chez
Leonce Laget.
Raymond Lecoq - "Les objets de la vie
domestique, Ustensiles en fer de la cuisine et du foyer des origines
au 19è s.", Berger Levrault, 1979
(pp.225-227)
F.Braunstein-Silvestre et H. de Saint-Blanquat -
"Les festins de la préhistoire par F.Braunstein-Silvestre et H. de
Saint-Blanquat" in Science & Avenir, octobre 1981, n°416, 124
pp.
Art et décoration, n° 248, 1984, 200 pp.
Liliane
Dreyfus - "Cuillers, reflets de civilisation", Ed. Gérard Klopp,
Woippy 1994, 161
pp. |